"Quand Jours de 36 a été présenté à la Quinzaine en 1973, tout le monde m'était inconnu et j'étais parfaitement inconnu. Je ne me souviens de rien. Sinon vaguement que la copie, en raison d'une erreur du laboratoire, devenait à chaque projection de plus en plus magenta, au point d'être presque monochrome à la fin. Mais la projection de O Thassios (ou Le Voyage des comédiens, comme on a appelé le film sur une proposition de Jacques Doniol-Valcroze), et tout ce qui s'est passé ces jours de mai 1975, je m'en souviendrai toujours.
Rue d'Antibes. Extérieur nuit.
Avec les musiciens du film, ivres, à l'entrée du cinéma, on comptait les spectateurs qui quittaient la salle pendant la projection. Durant la première heure, il y en avait, puis plus personne. A la fin du film, l'enthousiasme, l'émotion, un accueil inoubliable. Tout à coup, tout le monde était connu, et moi, démesurément connu. Le musicien, près de moi, pleurait. Werner Herzog, comme à l'opéra, s'est agenouillé et m'a baisé les chaussures... Un groupe de critiques italiens me regardait comme s'ils voyaient un extraterrestre. J'ai déssoûlé d'un seul coup.
Ce soir-là, je me suis fait des amis dans le monde entier. Ils le sont aujourd'hui encore."
Théo Angelopoulos
La Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, Cinéma en liberté. Editions de La Martinière, Paris 1993.
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